Le pouvoir de l'image

Ambitieuse, persuasive, séduisante, parfois insidieuse, autoritaire ou violente, toujours fascinante, l’image abonde. Cette prolifération explique sans doute le fait que l’époque contemporaine se voie couramment définie comme une société de l’image. Avec la généralisation de la télévision en direct et l’avènement d’Internet, l’image a maintenant franchi une nouvelle étape et s’engage avec beaucoup d’assurance dans l’ère de la mondialisation. Les images circulent désormais, dans le monde industrialisé, à une vitesse telle qu’elles atteignent simultanément des milliers d’individus dans tous les recoins de cette nouvelle cartographie créée par la mise en réseau. Si l’ère des télécommunications a permis la circulation massive des images, le village planétaire assure-t-il en plus l’universalité de ses contenus ? Les images tendent-elles à devenir elles-mêmes ” globales “.

Chacun reconnaît aujourd’hui que l’univers visuel dans lequel il est plongé participe à la composition de ses représentations mentales. Les images nous façonnent inéluctablement et, en ce sens, nos perceptions, nos actions, nos attitudes, nos comportements sont susceptibles d’être conditionnés par elles. À preuve, les investissements colossaux injectés par les industries culturelles et médiatiques dans le marketing commercial ou, encore, les budgets incommensurables consacrés à la publicité. En prenant des dimensions planétaires, l’économie permet aux méga-corporations de fabriquer des images calquées sur les attentes, les désirs et les aspirations de la majorité. Les messages, les valeurs, les modes de vie que promeuvent les conglomérats cinématographiques, médiatiques ou publicitaires s’uniformisent. Certes, leurs images diffèrent les unes des autres, mais elles s’appuient souvent sur une structure et un code similaires : elles reposent essentiellement sur le confort de la répétition, sur la communication immédiate et l’assimilation de sens à grande vitesse.

Le pouvoir d’une telle ” image globale ” est évidemment inquiétant, comme le souligne Ignacio Ramonet, qui déplore ” qu’elle réduise les êtres humains à l’état de masse et entrave la structuration d’individus émancipés, capable de discerner et de décider librement; qu’elle remplace, dans l’esprit des citoyens, la légitime aspiration à l’autonomie et à la prise de conscience par un conformisme et une passivité périlleusement régressifs; qu’elle accrédite, enfin, l’idée que les hommes souhaitent être fascinés, égarés et trompés dans l’espoir confus qu’une sorte de satisfaction hypnotique leur fera oublier, un instant, le monde absurde, cruel et tragique dans lequel ils vivent . ” L’image globale fabrique une sensibilité collective tout en s’assurant que chaque individu s’y reconnaisse. Ainsi, alors même que nous pensons voir des images, ce sont plutôt des desseins idéologiques que nous consommons…

L’ambition de cette septième manifestation du Mois de la Photo à Montréal est d’interroger les enjeux reliés à ces nouveaux pouvoirs de l’image. Mettant en commun les recherches des artistes, des commissaires d’exposition et des spécialistes de l’image, la biennale devient un laboratoire exceptionnel pour saisir les mutations de l’image dans notre culture contemporaine. Plusieurs pratiques artistiques aujourd’hui sont en effet traversées par ces questions préoccupantes. Elles mettent à jour les stratégies rhétoriques des producteurs d’images globales ; désarticulent les codes et les conventions formelles du cinéma hollywoodien ou des images télévisuelles ; déstabilisent les images publicitaires en parodiant leurs tactiques ou en mimant leurs slogans ; remettent en scène des images de l’actualités politique ou sportive ; ou ironisent sur les représentations de la masculinité et de la féminité abondemment utilisées par la mode et la publicité. Peu importe l’attitude adoptée cependant, ce que ces pratiques démontrent chaque fois, comme le relèvent éloquemment les textes qui les accompagnent ici, c’est combien l’expérience esthétique a, elle, encore le pouvoir de nous faire porter, sur toutes ces images que nous consommons au demeurant allègrement, un regard plus critique et attentif.

Outre la question du devenir des images, le thème du ” Pouvoir de l’image ” interroge tout autant les relations de pouvoir. Il insiste ainsi sur la nécessité d’observer l’image dans son lien au champ social, et exige que l’on questionne ses modalités d’interaction. Le pouvoir, ainsi que l’explique Barbara Kruger dans les pages qui suivent, ” se trouve dans toutes nos conversations, dans tous nos échanges, dans chaque visage que nous embrassons “. Il prend essentiellement forme dans nos relations aux autres. Fascinés par ce phénomène, plusieurs artistes ont choisi d’infiltrer l’espace public, y réalisant des interventions qui incitent le spectateur, le citadin, le piéton qui les rencontrent à entrer vis-à-vis d’elles dans un questionnement actif. Car si le pouvoir de l’image se reconnaît habituellement à ses incidences sur l’individu qui la regarde – activant les plus diverses réactions, du désir et de la séduction à la persuasion et la dénonciation, de l’iconisation jusqu’à la stigmatisation – on pourrait bien penser que le mouvement de ce pouvoir s’inverse dès lors que chacun s’empare de l’image pour lui donner un sens singulier.

Si ces deux principaux phénomènes liés à l’image que sont sa médiatisation et ses modalités d’interaction structurent le présent ouvrage, c’est par conséquent le public – visiteur de galeries, piéton, passant, téléspectateur, nous-mêmes lecteurs, etc. – qui le traverse de part en part. C’est lui qui, le premier, se trouve mobilisé par cette manifestation, car c’est sa réaction aux images qui nous informe sur la nature véritable de leur pouvoir. Ainsi, plus qu’un laboratoire peut-être, ce volet thématique, dans le cadre duquel tous les efforts ont été fournis pour multiplier les interactions entre le milieu de l’art et le public, pour faciliter les rencontres, les échanges et les débats, est un observatoire. La présente publication en constitue le prolongement.

COMMISSAIRE INVITÉ

Marie-Josée Jean

Marie-Josée Jean est directrice générale et directrice artistique du Mois de la Photo à Montréal. Elle est l’auteure de divers essais sur la photographie et l’art contemporain et a organisé de nombreuses expositions dont, récemment, Confidences. Parce que c’était lui parce que c’était moi au Casino Luxembourg-Forum d’art contemporain (2001) et L’Image complice, présentée au Nederlands Foto Institute de Rotterdam et à L’Espace Photographique Contretype 2 de Bruxelles (2000). Elle vit et travaille à Montréal où elle est chargée de cours en histoire de l’art à l’Université du Québec à Montréal et au collège de Rosemont, et où elle a entrepris un doctorat en histoire de l’art à l’Université McGill dans le but de comprendre comment l’avènement de la culture technologique a modifié le rapport de l’individu contemporain au temps. Son projet vise à saisir les conséquences de cette transformation sur les images photographiques et vidéographiques.